L'affaire des Poisons : quand la magie entre au tribunal d'État
Entre 1679 et 1682, une chambre spéciale instruit à Paris un dossier mêlant empoisonnements, avortements et messes sacrilèges. Le roi fait brûler les pièces.
L'affaire des Poisons est le dernier grand procès de magie en France, et le seul où l'accusation remonte jusqu'à l'entourage immédiat du souverain. Elle offre un dossier d'une richesse exceptionnelle, et un cas d'école sur ce que vaut un aveu.
Le point de départ
En 1676, Marie-Madeleine d'Aubray, marquise de Brinvilliers, est décapitée pour avoir empoisonné son père et ses frères. Son procès révèle l'existence d'un commerce parisien de poisons. La Reynie, lieutenant général de police, tire le fil.
Une chambre spéciale est créée en 1679, siégeant à l'Arsenal : la Chambre ardente. Elle instruira pendant trois ans, entendra des centaines de témoins et prononcera trente-quatre condamnations à mort.
Ce que le dossier contient
Trois choses distinctes, que la procédure a mêlées et qu'il faut séparer.
Un commerce réel. Des devineresses parisiennes — Catherine Monvoisin, dite la Voisin, au premier rang — vendaient des services : lecture de l'avenir, philtres, avortements, et pour certaines clientes des préparations destinées à faire mourir un mari ou un rival. Les perquisitions, les comptabilités, les témoignages de voisinage établissent l'activité et sa clientèle, y compris aristocratique.
Des messes sacrilèges. L'abbé Guibourg, prêtre, avoue avoir célébré des offices détournés contre paiement. Ce volet est le plus difficile à apprécier : les aveux ont été obtenus sous la question.
Des accusations contre la cour. À partir de 1680, les dénonciations remontent : la marquise de Montespan, favorite du roi, aurait commandé des messes et des poudres. C'est à ce moment que la procédure s'arrête.
Le geste du roi
Louis XIV suspend la Chambre ardente en 1682. Il ordonne que les pièces concernant les personnes de la cour soient brûlées en sa présence, et fait détenir sans jugement, jusqu'à leur mort, une trentaine de prisonniers qui en savaient trop. Certains resteront enfermés vingt-cinq ans.
La Reynie, lui, avait recopié ses notes. C'est par cette copie que l'affaire est connue. L'historien dispose donc d'un dossier dont l'État a voulu supprimer l'original — situation rare et qui commande la prudence dans les deux sens.
Ce qu'on peut en conclure
Que le commerce existait : oui, les preuves matérielles et les témoignages concordants le montrent. Qu'il était rentable et qu'il avait une clientèle de qualité : oui. Que la magie y était pour une part un argument commercial, vendu à des gens qui voulaient surtout du poison : c'est l'hypothèse la plus économique.
Que la Montespan ait commandé des messes noires : le dossier repose sur des aveux obtenus sous torture, contradictoires, et recueillis à un moment où les accusées avaient intérêt à nommer haut. Les historiens restent partagés, et c'est la réponse honnête.
Ce que l'affaire montre avec certitude, en revanche, c'est la mécanique décrite par Spee cinquante ans plus tôt : la question produit des aveux, les aveux produisent des noms, et les noms produisent de nouvelles questions. Elle s'est arrêtée quand elle a atteint quelqu'un que le roi ne pouvait pas laisser accuser. Elle ne s'est pas arrêtée d'elle-même.
La suite
En 1682, l'édit sur les devins, empoisonneurs et sortilèges retire la sorcellerie du registre du crime contre Dieu pour la traiter comme escroquerie — sauf le sacrilège. C'est la fin juridique de la chasse aux sorcières en France, et elle vient d'un scandale de cour, non d'un progrès des lumières.